De la traite des noirs / About the Slave Trade

Publié le par Julien Sinzogan

« Une vie ne se refuse pas de vivre, qu’y a-t-il en Dieu, qui ne soit jamais arrivé… »

(Refrain d’espoir d’un chant mahi, peuple du centre du Bénin)

 

S’agissant de la traite négrière, il n’y a pas d’arbitre.

L’Histoire, qui devrait servir à l’arbitrage est éclatée, parcellaire, absente.

Non pas que le sujet soit tabou, il est juste cristallisé.

Il n’est pas nié, il incommode.

Par quelque bout qu’on le prenne, une fois passées les premières salutations, d’emblée il y a forfait, ou alors toutes les parties prenantes se sentent obligées de se justifier ou tentent de le faire.

Parfois, le ton monte.

Et puis, tout ça, c’est du passé, de l’histoire ancienne !

La formule est censée clore le débat.

De l’histoire ancienne, faisant fi de Lucy, nous entendons généralement, pêle-mêle, l’Égypte des pharaons, la Grèce antique, l’Empire romain, Attila et les Huns, Alexandre le Grand, Hannibal et ses éléphants, le Christianisme et Jésus, l’Islam et Mahomet, les mille ans du Moyen Âge, le roi germain Charlemagne, Guillaume le Conquérant, Gengis Khan, Marco Polo, la guerre de Cent Ans, les invasions vikings, les Celtes, les croisades, l’Inquisition, les Cathares, Jeanne d’Arc, les rois maudits, le commerce de la Hanse, les batailles d’Azincourt et de Marignan, Gutenberg, autant de chapitres qui remplissent les livres scolaires ou font la une de documentaires didactiques.

Hormis les massives églises romanes et les pyramides égyptiennes, il ne subsiste de cette histoire que mémoire et ruines.

De l’Afrique médiévale, des récits relatent l’empire du Ghana, l’Empire mandingue avec Soundjata Keita, l’Empire songhaï, les États du Kanem, les royaumes de Bénin, du Congo et de Monomotapa entre autres.

Vasco de Gama découvre les côtes de l’Afrique en 1497.

Dès lors, chacun de constater que la traite des noirs, c’est la Renaissance, c’est un art incomparable qui illumine l’Italie, la France de François 1er avec les châteaux de la Loire. C’est Versailles sous le soleil de Louis XIV et l’ombre du Code noir, c’est le Petit Trianon.

La traite des noirs, c’est l’avènement du gothique.

Ce sont des hommes de sciences, des lettres et des arts à immense talent comme Descartes, Galilée, Newton, Darwin, Karl Marx, Jean de la Fontaine, Dumas père et fils, Voltaire, Victor Hugo, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Rembrandt, Rubens, Vivaldi, Mozart, Beethoven … et même Nostradamus.

 

La traite des noirs, ce sont les évènements-clefs de l’histoire moderne : les guerres de religion, Oliver Cromwell et la révolution anglaise, Danton et Robespierre dans la révolution française, Garibaldi et la réunification de l’Italie, la naissance des États-Unis, la guerre de sécession, l’empire ottoman, Napoléon Bonaparte et son Code civil…

 

La traite des noirs, c’est la cuisine aux plats enfin riches, savoureux et colorés pour tous, avec des desserts sucrés et du chocolat.

 

La traite des noirs, parce que tous ces hommes, toutes ces réalisations, tous ces évènements, toutes ces découvertes en ont été témoins qui constituent l’atlas du monde d’aujourd’hui.

 

La traite des noirs, c’est une histoire éclatée en plusieurs langues et versions ; la France, l’Angleterre, les Pays-Bas, le Portugal, l’Espagne, chaque pays possède la sienne et la couve jalousement parce qu’à l’évidence, un groupe humain s’est fait longuement « pigeonner » ; ce fut un marché de dupes. D’ici à ce que les pigeons s’échappent et réclament justice, aucun de ces pays ne veut apparaître le plus méchant, voire le plus redevable.

Cette impression désagréable d’accord tacite entre eux rend hypothétique une vision globale de la traite des noirs.

Or, les archives, donc la mémoire, ce sont ces pays, et l’Afrique noire, à tradition orale, se retrouve dindon de la farce. Donnant, donnant ! Si elle veut son Histoire, l’Afrique devra des garanties, sinon, le temps se chargera d’en effacer les pages.

 

L’implication du monde arabe et de l’Empire ottoman dans la traite des noirs, quoique plus ancienne, est moins référencée. Tenir cahier de caravanes charriant des esclaves à travers le Sahara et le désert arabique est une mission impossible. En prenant le contrôle de la traite négrière sur toute la façade Est du continent, de l’île de Lamou à Zanzibar, par sultanats interposés, le monde arabe et l’Empire ottoman n’échappent plus à l’immense cri de douleur qu’ils auront peine à étouffer car, que les hommes qui ont inventé le zéro et prouvé par là leur passion des chiffres n’aient rien calligraphié et archivé en ces temps et lieux, est suspect.

 

La maison vaticane, par la voix du pape Jean-Paul II, a demandé pardon pour ce qui la concerne dans la traite des noirs. Ce faisant, elle s’est auto-absoute. L’effort spirituel n’est pas négligeable, mais le mal ainsi admis n’est pas que moral, il est surtout physique.

L’esprit dans la foi se nourrit de symboles.

L’Histoire se nourrit de noms, de dates, de chiffres et de lieux ; c’est ainsi qu’elle édifie.

De la traite négrière, que la maison vaticane n’ait pas empiété sur l’Histoire relève du miracle.

 

Tout cela est arrivé parce qu’en 1500, toutes les pièces du puzzle étaient réunies.

 

L’Europe disposait des moyens financiers et techniques :

l’art de la navigation en haute mer n’avait plus de mystère ;

Marco Polo avait ramené de Chine la pièce maîtresse : la boussole ;

Vasco de Gama avait ouvert la route des Indes via le cap de Magellan.

 

Financer des opérations complexes intégrant la fabrication de navires, la constitution de vivres et de personnel, la mise à l’eau pour plusieurs semaines avait déjà été éprouvé avec le commerce de la Hanse qui a consacré Venise et Rotterdam à la fois comme grands ports, chantiers navals et villes d’affaires prospères.

Affréter directement des navires de gros tonnages était courant.

Même la piraterie était déjà à la mode.

 

Ne manquait plus que l’opportunité.

En 1500, l’Europe émerge du Moyen Âge totalement transformée. Elle tire grand profit du choc avec le monde arabe, dont elle absorbe la magie et le sens du négoce.

Entre les royaumes, la guerre est toujours à l’ordre du jour.

L’enrichissement à tout prix se révèle le nouvel étendard. Puissance et domination reviennent au plus fortuné, pas deux, un si possible.

Et comme dans lesdits royaumes, il paraît de plus en plus ardu d’empiéter sur son voisin, on s’y sent de plus en plus à l’étroit.

Les regards se tournent sans état d’âme vers de nouveaux horizons. Dans sa quête, l’Europe découvre l’Amérique, ses richesses, et instaure d’emblée le nouvel ordre : asservir, piller, plier à son dieu.

Les Amérindiens sont laminés au fil de l’épée ou au canon, par les produits importés comme la variole et la syphilis, inconnues jusque-là sur ces terres et réduits en esclavage.

La victoire de Cortès est sans appel.

 

En l’an 1500, l’église chrétienne n’est pas en reste.

Elle s’est enrichie des terres et biens des seigneurs partis sans retour aux croisades où elle-même les a conviés, a inventé les indulgences sonnantes et trébuchantes, instruit l’Inquisition, défait les Cathares, brûlé pour l’exemple des sorciers et des sorcières, contrôlé les actes et les consciences.

Sans l’ombre de Martin Luther et de ces fichus protestants, l’église chrétienne verrait du ciel un bleu parfait, sans nuages.

Une entreprise de la taille du commerce de la négraille ne se pouvait sans son aval.

Va falloir décider ou fermer les yeux comme au temps de Philippe le Bel étouffant l’Ordre des Templiers parce que, tout de même, il faut se rendre à l’évidence : alors que la providence se terre derrière le sucre, la tomate, le maïs, le teck et l’or annoncé – l’or ! –, sur le terrain, les Amérindiens à pied d’œuvre tombent comme des mouches. La controverse de Valladolid, souhaitée par le pape, va sauver ce qui reste des Mayas, des Incas et autres, en s’assurant au passage que ces choses-là ont bien une âme, mais un nègre…

 

© Julien Sinzogan et Dominique Eyoum

 

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