La Porte du retour / The Gate of Return

Publié le par Julien Sinzogan

L’avion a décollé d'Haïti, avec pour destination la République du Bénin.

J’ai embarqué à l’escale à Paris.

La plupart des passagers était conviée au Festival des Retrouvailles, Ouidah 92 [1].

C’était un vol de nuit.

Aux environs de cinq heures du matin, l’annonce faite que nous étions en train de survoler Cotonou, notre destination, me réveilla.

C’est alors que débuta l’indicible, l’impalpable.

Dans la carlingue aux lumières tamisées, les passagers, les gestes, les mouvements me parurent étranges. Pourtant mes voisins étaient les mêmes qu’au départ, devant et derrière, les bras et les oreilles ne s’étaient pas allongés et personne n’avait viré au vert le temps du vol. À la vérité, tout paraissait retenu, feutré, chuchoté, sans raison apparente. Les ondes, les vibrations étaient à la solennité.

Un accident couvait-il dont j’aurais raté le début ?

Je revisitai aussitôt du regard les alentours et ne découvrit que sérénité.

J’en conclus que si c’était grave, nous n’en étions pas encore à la fatalité.

Nous atterrîmes.

La sortie se fit au calme et sans bousculade, au ralenti.

Sur le tarmac de l’aéroport de Cotonou, l’indicible, l’impalpable avait pris corps.

Les Haïtiens s’étaient tous présentés pieds nus à la descente de la passerelle, et regroupés là sans un mot, ils s’étaient agenouillés et baisaient le sol à peine foulé dans une communion poignante, le visage embué de larmes.

La charge émotive d’un espoir longtemps contenu des descendants d’esclaves avait généré à bord de l’avion une enveloppe magnétique, magique, qui nous a tous englobés : commandants, hôtesses, stewards, touristes et autochtones.

À la cinquantaine qu’ils étaient, s’ajoutaient les vœux des familles, des amis, des amis d’amis, des relations, des collègues, de sorte que ce fut toute une foule qui nous entraîna par une porte sans contour dans une dimension où rêve et réalité étaient indéfinissables.

Touchés, nous restâmes immobiles et silencieux, commandants, hôtesses, stewards, touristes et autochtones, jusqu’à ce que le dernier Haïtien se relevât.

Seulement alors, nous avançâmes vers les services de l’aéroport, au calme et sans bousculade, au ralenti.

 

© Julien Sinzogan

 

 

[1] Ouidah 92 : 1er Festival international des arts et cultures vodun, Ouidah (Bénin), 8-18 février 1993

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